Initialement, j’avais prévu pour aujourd’hui d’écrire un article pour parler de mon Framework 13, que j’utilise depuis plus d’un an maintenant.
Malheureusement, en milieu de semaine une polémique a été lancée sur le forum de la marque et a pris de plus en plus d’ampleur au fil des jours, avant de se répandre sur d’autres plateformes.
Je ne vais pas aborder les détails de celle-ci, car je ne comprends pas l’intérêt des deux projets qui posent problème, et je n’ai pas les détails de l’historique qui expliquerait les problèmes.
Je sais que cela pourrait m’être reproché, mais je ne suis pas là pour convaincre ou recevoir l’approbation de qui que ce soit.
Je profite simplement de cet espace pour exprimer mon point de vue.
Framework, un fabricant d’ordinateurs, est une entreprise fondée avec un but fortement politique : défendre et promouvoir les droits des consommateurs sur leur matériel informatique.
Pour cela, non seulement, ils conçoivent et produisent des ordinateurs (hardware) pensés pour être réparables et ouverts, mais ils investissent également dans des projets logiciels (software) ouverts.
Ainsi, le consommateur est maître de son matériel, mais il est aussi maître des logiciels qui tournent dessus.
Extrêmement politique, dans une société où le consommateur est de plus en plus l’esclave des entreprises dont il devient le produit et non plus le client.
Dans le cas présent, ce qui est reproché à Framework, c’est d’investir dans deux projets qui seraient (sont ?) maintenus par des individus dont les idées seraient (sont ?) diamétralement opposées à celles d’une partie de la communauté de consommateurs de la marque.
En réaction, de nombreuses personnes appellent à boycotter Framework et certains se réjouissent déjà de la potentielle disparition de la marque suite à cela.
Le premier problème que je vois ici, c’est que Framework n’a pas directement financé des personnes, mais des projets.
Des projets dont le but est de proposer des logiciels ouverts, que chacun est libre d’utiliser ou non, de forker ou non.
En tant que matériel technologique, le développement logiciel ouvert suit une logique similaire à la recherche : il est impossible de prévoir ce à quoi va conduire un projet.
Tout comme il est possible de chercher à guérir l’angine et finir par (re)faire bander les vieux, il est possible de chercher à développer un MMORPG et finir par créer un service de partage de photos très populaire.
Soutenir uniquement les projets dont on adhère au but exprimé est contraire à la recherche effective d’avancées technologiques et serait une erreur.
Le second et principal problème avec cette polémique, c’est qu’ici les militants cherchent une nouvelle fois à diviser plutôt qu’à rassembler.
Je le disais déjà en début d’année, mais l’objectif en démocratie, c’est de rassembler le plus de personnes possibles.
En cherchant au contraire à se séparer d’individus jugés indignes, on ne fait que s’affaiblir… et renforcer ses adversaires.
Car évidemment, dans une société de plus en plus polarisée, quand on rejette un individu, on ne lui laisse pas beaucoup d’autre choix que de rejoindre le camp adverse.
D’autant plus que, de l’autre côté, on se fera un plaisir de l’accepter selon le principe the enemy of my enemy is my friend.
On le voit dans certains messages postés sur le thread, avec des idiots qui provoquent, ou se réjouissent du fait que certains se sentent offensés.
C’est exactement ce qu’il s’est passé il y a quelques semaines avec Paul Watson, récupéré par l’extrême droite, après avoir été rejeté par certains militants lors de la Fête de l’Humanité.
Paul Watson quoi.
Le soy boy qui fini en prison pour avoir défendu les baleines bleues.
Sacrément woke comme type.
Pourtant, le voilà devenu un alié de l’extrême droite, puisque jugé indigne de la gauche.
Cette mécanique est d’autant plus problématique qu’elle ne s’arrête pas aux individus jugés indignes, mais elle ruisselle sur tous ceux qui n’accepteront pas se rallier à ce jugement.
Ainsi, refuser de rejeter Paul Watson et donc Sea Shepherd (ou Framework, pour revenir sur le sujet initial), c’est être au moins aussi indigne.
La seule voie vers la rédemption étant alors de rejeter avec autant de force ces personnes et organisations indignes.
Ce mode de fonctionnement n’est pas simplement problématique, c’est en réalité un renversement total de la situation, avec les tolérants qui deviennent bien plus intolérants que les intolérants.
À la base, il y a le paradoxe de l’intolérance : pour maintenir une société tolérante, la société doit être intolérante à l’intolérance ; qui a été abusé jusqu’à devenir : il faut être intolérant envers les tolérants de l’intolérance.
Moins et moins ça fait plus et plus.
Retour sur Framework.
Les personnes qui s’expriment dans la conversation ont en commun avec les personnes qu’elles jugent indignes plusieurs choses : elles apprécient l’initiative derrière la création de Framework et elles sont en faveur du développement de logiciels ouverts.
Pourtant, ici, elles décident de se focaliser sur les différences.
Car pour ces personnes, le monde n’est pas fait de nuances de gris, mais est noir et blanc.
C’est particulièrement navrant de voir cela, puisque même la Fédération Française de Football avait compris que ce n’est pas une mentalité qui permet de progresser et d’améliorer les choses.
On n’a pas le même maillot, mais on a la même passion.
Si ces personnes passaient plus de temps à chercher à créer du lien avec les autres en se focalisant sur ce qui les rapproche, peut-être que l’on pourrait réussir à construire un monde meilleur.
Mais en se focalisant sur les différences, elles n’arrivent qu’à détruire les fondations de ce qui aurait pu être un monde meilleur.
Cette posture est d’autant plus hypocrite que si ces personnes se permettent de reprocher des choses à Framework, c’est uniquement parce que Framework a un objectif politique avec elles sont initialement en accord.
Dans notre société, il est impossible de vivre sans soutenir des entreprises et des personnes avec lesquelles on est fondamentalement en désaccord.
Pourtant, les entreprises qui n’ont pas déclaré d’autre objectif que faire un maximum de profits ne se retrouvent pas avec les mêmes attentes de la part de ces personnes.
Décider que Framework ne mérite plus d’exister, car elle a soutenu des projets dont les responsables sont indignes, ça laisse quel choix pour les consommateurs ?
À ce jour, c’est la seule offre crédible de matériel informatique ouvert qui existe et qui montre une chance de réussir sa mission.
Y mettre un terme, c’est certes réussir à empêcher des indignes de profiter de sa réussite, mais c’est surtout empêcher tout le reste de la société d’en bénéficier.
Y compris les dignes.
Qui n’auront alors d’autre choix que de continuer à se tourner vers les géants sur lesquels il n’y a absolument aucun contrôle.
Le combat de Framework est à la base impossible à gagner, puisque c’est une minuscule startup qui s’attaque aux entreprises les plus riches du monde.
Pourtant, ils ont décidé d’y aller.
Mais s’ils y échouent pour des questions de moralité indirecte, où les consommateurs attendent d’eux des engagements bien plus élevés que de la part des concurrents durablement implantés et bien plus riches, jamais personne n’osera se lancer dans un tel combat.
D’autant plus que Framework doit aussi faire face à des attaques racistes systématiques sur ses publications.
Toute la société y sera perdante.
Y compris les dignes.
On notera au passage que du côté de Framework, la modération a décidé de laisser tout le monde s’exprimer librement dans le respect des règles pré-établies.
Respectant le principe de big tent évoqué.
Si le thread a été bloqué initialement, ce n’est que via des automatisations.