Quand j’étais enfant, la norme pour se faire du café, c’était avec une cafetière à filtre, dans laquelle on mettait n’importe quel type de café moulu, souvent acheté en gros, par économie.
C’était une machine géniale : basée sur une mécanique très simple, elle était vendue à très bas prix, nécessitait un entretien minimal et permettait de produire du café pour une ou vingt personnes en quelques minutes, tout en le conservant au chaud s’il n’était pas consommé immédiatement.
Certaines étaient même équipées d’un filtre en acier, ce qui évitait de devoir acheter des filtres papier. Un coup sous l’eau et hop, on pouvait lancer une nouvelle cafetière !
Des personnes un peu plus old-school préféraient la Moka, basée sur une mécanique encore plus simple, mais plus complexe à utiliser.
Les non-consommateurs de café gardaient dans leur placard un pot de café instantané pour leurs invités.
Seuls quelques fortunés étaient équipés d’une machine à espresso, mais dont la complexité d’usage et d’entretien les poussaient à ne l’utiliser que lors d’évènements spéciaux ou pour impressionner un nouvel invité ; le reste du temps, ils se rabattaient sur la bonne vieille cafetière à filtre.

La vie était simple : le café était une boisson routinière et conviviale, qui s’achetait et se consommait comme des coquillettes.

Simpler times

Puis, le marketing a décidé de pousser une nouvelle forme de consommation du café : les dosettes.

Résultat, il a fallu s’équiper de machines bien plus complexes, toutes basées sur un système propriétaire différent, amenant la très appréciée expérience des imprimantes, dans les cuisines.
Les arguments utilisés pour convaincre les consommateurs étaient divers, mais finalement tous tournés autour d’un même thème : l’individualisme.
Avec les dosettes, on peut se préparer un seul café pour soi ; plus besoin de faire une cafetière.
Avec les dosettes, on peut choisir son propre café ; plus besoin de boire le même que le reste des invités.
Avec les dosettes, on peut exprimer sa personnalité ; plus besoin de boire le même jus de chaussettes que les autres.

Là où avant la question était “tu veux un café ?”, maintenant, il était devenu normal de demander “tu veux quoi comme dosette ?”.
Terminée l’époque du café, maintenant chacun avait développé sa propre expertise, et il était devenu intolérable de proposer du café générique.
Les plus précieux allaient même jusqu’à refuser pleinement de se faire servir une tasse d’autre chose que leur dosette de prédilection ou d’un système n’étant pas celui qu’ils avaient jugé comme être le seul digne de leur faire couler de l’eau chaude dans des graines torréfiées.

  • “Tu n’as pas de Napoli du Guatemala ? Je vais plutôt prendre un calva !”
  • “Ah, c’est une Senseo ? Je vais plutôt prendre un verre d’eau.”

Cela est parfaitement illustré dans l’épisode Suit Warehouse de The Office.

En France, la situation se résumait plus ou moins de la sorte :

  • Nespresso pour les plus prétentieux
  • Senseo pour les normies
  • Dolce Gusto pour les gens différents

L’important était d’avoir une opinion particulièrement tranchée sur le meilleur système et les meilleures dosettes.

Au-delà de la désorganisation complète créée par ce nouveau mode de consommation, où l’étape du café dans un repas avait perdu toute sa neutralité et sa simplicité, il pouvait même lancer de nouveaux débats houleux ; cela créait d’autres problèmes bien plus concrets.

Fakespresso

Si l’usage des machines était simplifié (était-ce seulement nécessaire ?), leur mécanique était bien plus complexe.
D’où, des machines vendues au moins cinq fois le prix d’une machine à filtre.
D’où, le besoin d’entretien très régulier, en particulier pour le détartrage qui, en fonction du volume d’usage, pouvait devoir être fait jusqu’à chaque semaine ; évidemment avec des produits dédiés. Là où une machine à filtre demandait à ce qu’on y verse une bouteille de vinaigre tous les six mois, une machine à dosette demandait à suivre tout un protocole pré-programmé, avec des produits d’entretien dédiés, vendus à prix d’or.
D’où, le besoin de faire appel au service-après-vente pour réparer une pompe défectueuse ou une charnière cassée. Là où la seule raison de se séparer d’une machine à filtre était purement esthétique ou sentimentale (ou après avoir involontairement roulé dessus lors d’un déménagement) car sa simplicité la rendait purement indestructible, la machine à dosette n’avait plus qu’une durée de vie très limitée, et le renouvellement était d’autant plus encouragé par le marketing, avec le lancement de versions plus performantes de manière régulière.

Puis les dosettes.
Avec ce format supposé pratique, la tasse de café a vu son tarif multiplié par dix.
Partiellement justifié par les process de production plus complexes et par la sélection de l’origine des grains.
Majoritairement lié à des choix commerciaux, visant à augmenter considérablement les profits des marques.
Sans oublier évidemment toute la matière constituant les dosettes.
De l’aluminium, du plastique, du papier filtre
Là où, avant, certains allaient même jusqu’à réutiliser leur marc pour divers usages, maintenant la consommation de café venait encombrer un peu plus les poubelles débordantes des ménages.

Après cette période d’euphorie complète, est arrivée la gueule de bois.
Des consommateurs conscients qui ne voulaient plus être enfermés dans un système propriétaire.
Des consommateurs soucieux qui ne pouvaient plus assumer de produire autant de déchets.
Des industriels qui voyaient leur marge se réduire avec l’arrivée de dosettes alternatives concurrentes bien moins chères.

Il fallait trouver une solution pour satisfaire tout le monde.

C’est alors qu’est arrivée la machine à espresso pour tous.

Quoi de mieux qu’une machine qui accepte tout type de café, terminés donc les systèmes propriétaires, tout en promettant la meilleure expérience grâce à des grains fraîchement moulus et parfaitement percollés à la bonne pression ?
L’élitisme pour tous !

Évidemment, cela a un prix.
Compter au (grand minimum) 200€ pour une machine espresso automatique.
Mais, surtout, il faut avoir la place !
Là où une machine à filtre avait un volume similaire à une boîte à chaussures, les nouvelles machines sont au moins aussi encombrantes qu’un micro-ondes, tandis que certaines s’approchent dangereusement du lave-vaisselle.

Parce qu’une bonne expérience prend soin de faire appel au maximum de sens, ces machines ont également le grand avantage de pouvoir réveiller toute une maisonnée lorsqu’elles opèrent : à la fois le moulin à grains puis la pompe à eau.
Les plus observateurs verront aussi l’impact visuel d’une telle machine.

Avantage important : elles permettent à la fois à son propriétaire d’exprimer sa supériorité sur ses invités en expliquant son choix très spécifique de grains, tout en ne laissant pas le choix aux consommateurs sur le type de café utilisé, puisqu’il est relativement complexe de doser et changer les grains mis dans le bac.
Toutefois, elles offrent une certaine liberté dans le type de café versé dans la tasse, et certaines vont même jusqu’à offrir des options permettant de réaliser toutes sortes de mélanges type capuccino ou latte macchiato.
L’honneur est sauf.

Forcément, l’entretien est plus important que jamais, tant le niveau de complexité de la mécanique est élevé, maintenant qu’une partie du processus industriel est déportée dans la cuisine.

Au-delà du coût de la machine, se pose la question du coût du café.
La sortie du système propriétaire fait qu’il est tout à fait possible pour les personnes conscientes d’obtenir des grains à un coût relativement faible ; tandis que les plus acharnés n’hésiteront pas à dépenser des sommes conséquentes pour s’offrir des grains d’exception.
Cela reste toutefois bien plus cher que du café filtre, mais c’est sûrement le prix à payer pour du vrai café.

Chicory

Où s’arrêtera cette course à l’armement ?
Est-ce bien raisonnable ?
Pourquoi est-il nécessaire que chaque ménage s’équipe de la sorte ?
Trouverait-on normal que tout le monde installe un piano dans son salon, sous prétexte que c’est le seul moyen d’écouter de la vraie musique ?
L’époque où seuls quelques passionnés s’équipaient de matériel de pointe n’avait-elle pas plus de sens ?
D’autant plus que la consommation régulière de café reste un privilège réservé aux habitants de pays riches.
Peut-être que la forte augmentation de la matière première de ces dernières années va contraindre les consommateurs à revoir leurs habitudes et redonner au café sa modeste place dans la cuisine et dans le budget ?

Il est pourtant très simple de s’en passer, pour des solutions bien plus simples et moins coûteuses.
La chicorée pour l’aspect social et l’hydration ; la caféine de synthèse pour le (faux) remplacement des huit heures de sommeil.

Ceci n’est pas un article sponsorisé par les producteurs de chicorée des Hauts-de-France.