Jeudi, je suis tombé par hasard sur la dernière vidéo de Monsieur Phi (un inconnu pour moi) intitulée Luc Julia au Sénat : autopsie d’un grand N’IMPORTE QUOI ; et contrairement à ce que je pensais au départ, je me suis enchaîné ses 55 minutes d’une traite.
Je ne vais pas repasser sur tout le contenu de la vidéo, qui est bien complète, mais plutôt sur ce qui m’a intéressé.
Avant de la regarder, je n’avais jamais entendu parler de ce Luc Julia, inventeur de Siri.
Cependant, plus j’avançais dans la vidéo, moins j’étais surpris par ce que je voyais.
Ce phénomène, il se retrouve souvent et part d’une chose simple : une personne a réalisé quelque chose qui la différencie de la population générale à un moment donné, elle est alors identifiée comme experte sur le sujet, et, suivant le principe de l’argument d’autorité, elle est interrogée sur un domaine de plus en plus large, avant, pourquoi pas, d’être consultée dès que l’on a besoin d’un avis appuyé sur un quelconque sujet.
C’est déjà très problématique, car plus une personne est consultée régulièrement, plus l’expertise de celle-ci tend à se réduire ; en effet, quand Julia dit qu’il donne 150 conférences par an, cela veut dire qu’il ne peut, au mieux, que travailler effectivement sur son expertise qu’à mi-temps.
Là où ça devient catastrophique, c’est quand le quelque chose qui a lancé la carrière médiatique de la personne s’avère être un mensonge.
Non seulement la personne n’a aucune valeur ajoutée pour donner son avis éclairé sur des sujets de société, mais sa supposée expertise initiale n’a jamais existé.
Il serait pourtant trop facile de tout mettre sur le dos de ces individus.
Oui, ce sont des escrocs, mais it takes two to tango.
Leur autorité, elle leur est accordée ; ce ne sont pas eux qui se la sont accaparée d’eux même.
N’importe qui peut se déclarer expert en n’importe quoi.
Si personne ne l’écoute, son expertise est immédiatement annulée.
Le problème provient de leurs enablers, principalement les médias et les politiques, dont la nuance entre les deux est toujours plus floue.
Dans la vidéo, c’est particulièrement flagrant : les journalistes/animateurs qui présentent Julia avec des titres de plus en plus ridicules, et les politiques, lors de son audience au Sénat, qui se comportent comme s’ils avaient assisté à la Résurrection du Christ.
C’est la même chose sur les couvertures de ses livres, où sa supposée participation à la création de Siri est mise en avant, pour justifier l’autorité du contenu.
Et les nouveaux médias sont tout aussi coupables de ce genre de facilité, comme on le voit avec les extraits de Micode ou _underscore ; je n’ai jamais compris l’intérêt des gens pour ce contenu qui n’est autre que de la télévision… sur YouTube.
Pourquoi lui et pas un autre ?
Car il apparaît inoffensif avec ses traits de gentil grand-père, il est amusant avec ses (trois) chemises à fleurs, son vocabulaire léger et imagé, et, surtout, il est rassurant : l’IA n’est pas cette nouvelle surpuissance que ses commerciaux nous vendent, qui va nous mettre au chômage avant tout simplement de nous asservir puis de nous détruire.
Et ça marche !
Il suffit de jeter un œil aux commentaires de la vidéo pour le comprendre.
Certes, la vidéo n’est pas parfaite, car elle fait également appel à l’argument d’autorité à plusieurs reprises, mais nombreuses sont les réactions qui lui reprochent des choses qui ne sont aucunement le sujet de celle-ci.
Finalement, les personnes comme Luc Julia semblent n’être que des gesticulateurs utiles, proposant un divertissement au peuple, servant les intérêts d’individus de l’ombre.
Parfois, ces intérêts sont d’une simplicité extrême : faire de l’argent.
Ainsi, un conspirationniste qui donne des conférences et vends des livres, ce n’est autre qu’un comique qui donne des spectacles et vends des DVDs.
Cela ne signifie pas qu’il faut supprimer toute notion d’expertise, bien au contraire.
Il est crucial d’écouter ce que disent les experts.
Mais c’est là qu’est la nuance.
En dehors de sujets très techniques et spécialisés, il n’existe jamais qu’un seul expert.
Faire toujours appel au même, c’est une facilité intellectuelle qui peut s’avérer très problématique, comme on le voit ici.
Si cette personne était réellement experte au départ, et consacrait son travail à l’avancement de son domaine, lui accorder une trop grande autorité et visibilité risque de développer chez elle un complexe du Messie, qui, en plus de l’érosion de son expertise, va la transformer en un danger pour la société.
Oui, tous les experts ne sont pas des personnes qui communiquent aisément, qui tiennent des propos qui font plaisir à entendre, et qui sont #inspirantes ; mais surtout sur des sujets pointus, il convient de s’attarder en premier lieu sur le fond et non sur la forme.
Tout ça pour dire deux choses :
- s’il faut se méfier d’une personne qu’on nous présente comme experte, l’expérience montre que plus cette personne est populaire, plus le risque d’escroquerie est élevé
- c’est pour cette raison que, contrairement à beaucoup de personnes avec lesquelles je partage pourtant de nombreuses convictions, j’ai énormément de réticence à écouter et à participer à répandre la parole de Jean-Marc Jancovici