Meuh.

Le voisin est déjà dans la caravane de mon ami quand on y rentre. […] On ne s’attendait pas à le voir là. Mais on sait pourquoi il y est. On a deviné la nouvelle.
[…]
Personne ne dit rien. Ses yeux marnent dans l’ombre de sa casquette rase. Sa tête est basse. Son souffle est court. Il se retient.

Mon ami prépare trois cafés. […] On se serre autour de la table unique. Trois tasses fument. Trois bouches se taisent. Trois regards évitent de se croiser. Par la fenêtre : la brume se dissipe. C’est les foins. On entend la batteuse avaler le retard de cette année de pluie. Les vaches pleurent leurs veaux. L’automne est loin devant.

Ça dure un temps. Pas un mot. Pas même une banalité. Rien.

Puis un soupir.

Puis : « C’est fini… » A mi-voix.
[…]
Et mon ami qui secoue la tête en faisant mine de regarder par la fenêtre. « Et ben… »
[…]
C’est la faillite.

La vie. La passion. Le métier. Le projet. La famille. La confiance. Le rêve…

La faillite.
[…]
Il venait d’apprendre ça […] Planqué dans la caravane de mon ami. Il venait de recevoir le courrier du tribunal.
[…]
On a fini les cafés dans un silence de nuit. Je guettais la secousse : elle n’est jamais venue. Pas de voix qui se brise. Pas de larme. Mon ami s’est levé, a dit : « Bon, allez… » Le voisin a dit : « Ouais… »
[…]
Ce mec. Sa femme. Ses enfants. C’étaient des amis. Des gens fantastiques.

Mâcher. Il s’est fait mâcher. Et recracher.
[« C’est fini » : vie et mort d’une ferme, celle de mon voisin sur Rural Rules]

Posté le 1 septembre 2014 par Jacques Danielle