L’autoroute de l’évolution

En discutant pour la millième fois avec des personnes d’un certain âge qui m’expliquaient à quel point les jeunes générations sont ingrates, sans ambitions et bien plus responsables de l’état actuel de la société et de la planète que les anciens, et alors que j’essayais de leur donner ma vision bien plus nuancée des choses, me vint alors l’image de l’autoroute.

Car si toutes les routes mènent à Rome, ce n’est pas le cas des autoroutes, tout du moins françaises.

L’humanité, tout du moins une grande partie de celle vivant dans le monde occidental, circulait métaphoriquement jusqu’à la première moitié du vingtième siècle sur des petites routes de campagne et pour certains chanceux, des nationales. Puis, bouleversement, la génération née entre 1946 et 1964 s’est insérée sur une autoroute de plus en plus large, de plus en plus lisse, au volant d’automobiles de plus en plus puissantes et confortables.
S’arrêtant à une station service pour faire le plein et accueillir un nouveau-né auto-stoppeur, ou ouvrant la fenêtre pour se débarrasser du corps d’un ainé sur la bande d’arrêt d’urgence, ils ont continué leur chemin à toute vitesse.
Les années passant, les bébés ont grandit et ont commencé à s’approprier le volant grâce à la conduite accompagnée.
Aujourd’hui, ces automobilistes plus jeunes et à la vision plus efficace aperçoivent au loin la gare de péage approcher. Ils savent donc qu’il est nécessaire de ralentir le véhicule mais aussi que la fête est finie, il va falloir passer à la caisse.
Ils se disent que, peut-être, il aurait été plus intéressant de sortir plus tôt, retourner sur des voies plus lents, en s’acquittant de frais de péage moins élevés. Mais impossible, entre la sortie et eux, des dizaines d’autres véhicules qui foncent.
Sur le siège passager, les vieux, malgré leurs lunettes, ne voient pas plus loin que la voiture devant eux. Et n’envisagent pas un seul instant de ralentir. Mourir, oui puisqu’il le faut. Mais qu’ils soient abandonnés sur le côté comme leurs ainés, hors de question de retourner sur une départementale !

Le conflit qui oppose les boomers aux générations Y et Z, pourrait se voir de la sorte : tandis que les jeunes ne peuvent que constater que leur avenir n’est absolument pas prometteur car la planète a été détruite par des dizaines d’années d’abus, que le monde est socialement plus déséquilibré que jamais, qu’ils savent que les vieux ont construit ce monde et ont profité à plein de ce que la vie sur Terre avait à offrir et qu’ils réalisent qu’eux-même n’auront pas ce plaisir et devront se contenter du désastre laissé par leurs aïeux; de leur côté les anciens affirment que les jeunes devraient les remercier car c’est grâce à eux qu’ils ont une vie si agréable aujourd’hui alors qu’à leur époque ils avaient des pantalons trop courts et n’avaient pas de smartphone et que s’ils s’activaient comme eux l’ont fait, ils pourraient peut-être, eux aussi, vivre une belle vie.

Ma vision plus nuancée ?

Les jeunes générations ont raison : on fonce droit sur un péage, il n’y a aucune solution pour le contourner et il va falloir payer pour avoir emprunté cette autoroute. Ce qui est derrière la barrière est totalement inconnu, mais une certitude : ce n’est pas une autoroute.
En tant que conducteur, quel est le sentiment le plus agréable ? Écraser la pédale d’accélérateur pour s’insérer sur l’autoroute tout en entendant le moteur monter dans les tours, ou bien devoir appuyer sur la pédale de frein tout en étant secoué par les bandes de ralentissement à l’approche de la gare de péage ?
Non seulement les Y et Z n’auront pu connaître cette sensation grisante de l’accélération, mais en plus c’est à eux que la tâche ingrate du passage du péage va être confiée.

Les anciens ont raison : les jeunes circulent avec eux, à la même vitesse, dans les mêmes véhicules, et c’est les vieux qui ont construit tout ça. C’est quand même bien mieux que de se traîner en calèche sur un chemin de terre, non ?!

Les deux ont tort : comment reprocher à quelqu’un d’avoir préféré une autoroute à vitesse illimitée et gratuite à une route cabossée ? Car oui, quand ils se sont insérés, à ce moment-là les autoroutes n’étaient pas payantes. Après tout c’était le monde de tous les possibles. Il aurait été absurde de préférer rester sur sa nationale. Et puis soyons honnête, si la question se posait aujourd’hui, nous sauterions sur l’occasion sans y réfléchir une seule seconde.
Dans le même temps, comment reprocher à quelqu’un de circuler sur l’autoroute alors que le volant lui a été confié sur une aire de repos et qu’avec le flux d’automobiles, tenter de rejoindre une sortie serrait quasi-suicidaire ?

S’il fallait parfaire cette image, la crise sanitaire que nous traversons, serait-ce un embouteillage ?

Posté le 21 janvier 2021 par Jacques Danielle